Santé

Une guerre qui dépasse ses frontières.

Par — Journaliste Makaya Enfo
Une guerre qui dépasse ses frontières.

Une guerre qui dépasse ses frontières Lorsque Donald Trump annonça, le 28 février 2026 à 2h30 du matin depuis Truth Social, que «les forces armées américaines avaient commencé des opérations de combat majeures en Iran», peu d'observateurs mesuraient alors l'ampleur des répercussions mondiales qui allaient suivre. Aujourd'hui, près de deux mois après le début des hostilités, le bilan dépasse largement les lignes de front : c'est la santé et l'alimentation de centaines de millions d'êtres humains à travers le globe qui se trouvent directement menacées. Le conflit a déjà fait, selon les autorités sanitaires iraniennes, plus de 1 200 morts et 9 000 blessés en Iran. Au Liban, au moins 570 décès et plus de 1 400 blessures ont été signalés. Des bombardements ont visé plus de vingt provinces iraniennes, frappant habitations, écoles, raffineries, et surtout infrastructures vitales — hôpitaux, réseaux d'eau, centres médicaux d'urgence. L'onde de choc, elle, n'a pas de frontières. 

 La catastrophe sanitaire : hôpitaux bombardés, médicaments introuvables Un système de santé mis à genoux en Iran L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a tiré la sonnette d'alarme dès les premières semaines du conflit. Son directeur général, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a dénoncé publiquement les «multiples attaques contre des établissements de santé» dans la capitale iranienne. Au total, au moins 241 établissements de santé ont été endommagés en Iran, et plusieurs hôpitaux ont dû être évacués. L'hôpital Motahari de Téhéran, l'un des plus importants du pays, a été touché par des explosions le 1er mars. L'Institut Pasteur d'Iran — membre du réseau international Pasteur — «a subi d'importants dégâts et se trouve dans l'incapacité de poursuivre ses activités de soins», a précisé l'OMS. Des cliniques et centres médicaux privés ont dû fermer leurs portes, et de nombreux médecins ont fui les villes sous les bombes, laissant les hôpitaux encore debout submergés par l'afflux de blessés. Des millions de patients chroniques en danger La pénurie de médicaments importés constitue l'une des faces les plus silencieuses — et les plus dévastatrices — de ce conflit. Mitra, 40 ans, Téhéranaise transplantée rénale depuis 16 ans, illustre un drame qui se multiplie à l'échelle du pays : l'un de ses médicaments anti-rejet, fabriqué à l'étranger et distribué via le Croissant-Rouge iranien, n'est plus disponible depuis le début de la guerre. Selon le docteur Hamid Hematpour, médecin et militant des droits humains basé à Vienne, une crise humanitaire est déjà en cours pour les malades chroniques. Les médicaments destinés aux maladies rares ou spécifiques, souvent importés, sont devenus quasiment introuvables. Si le conflit se prolonge et que les hôpitaux deviennent hors d'usage, l'intervention d'organisations internationales deviendra indispensable. L'Afrique et l'Asie : des continents sous perfusion menacés La catastrophe sanitaire ne se limite pas aux pays en guerre. Le continent africain, qui importe plus de 70 % de ses médicaments et 95 % des principes actifs nécessaires à leur fabrication, subit de plein fouet les perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales. 

Le circuit de production est internationalisé à l'extrême : principes actifs fabriqués en Chine, transformés en Inde, puis acheminés vers l'Afrique via Dubaï — véritable hub des médicaments asiatiques, aujourd'hui paralysé. «L'aide médicale dépend fortement des transports internationaux. Le blocage du détroit d'Ormuz, conjugué à la flambée des coûts d'assurance et de carburant, a des répercussions directes sur les patients de nos établissements de santé, au pire moment possible», résume Willem Zuidema, de l'ONG Save The Children. Au Liban, un système de santé déjà fragilisé avant la guerre peine à absorber l'afflux de blessés et de déplacés. Plus d'une personne sur cinq y a fui les combats, s'entassant dans des abris collectifs surpeuplés aux conditions sanitaires précaires. «Vous parlez d'accès à une alimentation de qualité, à de l'eau propre, de l'interruption des soins médicaux — qu'il s'agisse des vaccinations infantiles, des traitements, des patients dialysés ou atteints de cancer — cela aura un coût énorme», a averti Hanan Balkhy, directrice de l'OMS pour la Méditerranée orientale. À Gaza, les évacuations médicales restent suspendues depuis le 28 février, les hôpitaux fonctionnent sous une pression extrême dans un contexte de pénuries persistantes de médicaments, de fournitures médicales et de carburant. Le spectre d'une catastrophe nucléaire Au-delà des destructions visibles, l'OMS a mis en garde contre un danger d'une toute autre ampleur : le risque d'un accident nucléaire. «Le pire scénario est un incident nucléaire, et c'est ce qui nous inquiète le plus», a averti Hanan Balkhy. Les frappes américano-israéliennes ont ciblé des infrastructures militaires et nucléaires iraniennes. Les incendies de sites pétroliers et la fumée provenant d'infrastructures endommagées exposent déjà les communautés avoisinantes à des polluants toxiques. 

 La crise alimentaire : une bombe à retardement agricole Le détroit d'Ormuz, clé de voûte de l'alimentation mondiale Le détroit d'Ormuz est bien connu comme voie de transit du pétrole. Ce que beaucoup ignoraient, c'est que ce même goulet étroit est aussi le passage obligé d'une part considérable des engrais mondiaux. Depuis le blocus effectif en vigueur depuis fin février 2026, c'est près d'un tiers de la production mondiale d'engrais qui se retrouve bloqué ou perturbé. Or, sans engrais, point de récoltes. La FAO a cité l'exemple du Sri Lanka, qui, il y a quelques années, avait perdu 30 % de sa production de riz en une seule année après avoir cessé d'acheter des engrais sur les marchés mondiaux. Ce scénario cauchemardesque menace désormais des régions bien plus étendues. 363 millions de personnes menacées par la faim Les chiffres avancés par les organisations internationales sont vertigineux. Selon une analyse du Programme alimentaire mondial (PAM), jusqu'à 45 millions de personnes supplémentaires pourraient se retrouver en situation d'insécurité alimentaire aiguë en 2026 si le conflit se poursuit et si les prix du pétrole restent élevés. Le nombre actuel de 318 millions de personnes souffrant de la faim dans le monde pourrait ainsi être dépassé pour atteindre 363 millions — un record historique absolu. «Cela porterait le niveau de la faim dans le monde à un record historique, et c'est une perspective terrible, vraiment terrible», a déclaré Carl Skau, directeur exécutif adjoint du PAM, depuis Genève. Les chaînes d'approvisionnement alimentaire «pourraient bien être au bord de la plus grave perturbation depuis la pandémie de Covid et la guerre en Ukraine en 2022», a-t-il averti, alors que les coûts de transport ont déjà augmenté de près de 20 %. L'Iran gèle ses exportations alimentaires Dès les premiers jours de la guerre, l'Iran a annoncé mettre sur pause toute exportation de nourriture. Pays exportateur de fruits, de pistaches, de safran et d'autres denrées agricoles, cette décision a pesé immédiatement sur les marchés. L'économiste en chef de la Banque mondiale a prévenu : si une trêve n'est pas trouvée rapidement, «la faim commencera à frapper les pays les plus vulnérables de plein fouet». Une triple pénurie d'engrais La crise des engrais revêt une dimension systémique particulièrement inquiétante. Trois géants de la production mondiale se trouvent simultanément perturbés : Le Moyen-Orient (blocus d'Ormuz) : environ 20 % des engrais mondiaux bloqués ; La Chine : quasi-blocage de ses exportations, soit environ 25 % de la production mondiale ; La Russie : restriction d'une grande partie de ses exportations, soit environ 19 % de la production mondiale. La combinaison de ces trois chocs représente un risque inédit pour la sécurité alimentaire globale. Les récoltes européennes de 2027 sont directement menacées, tandis que l'Afrique fait face à des pénuries potentiellement immédiates en 2026. Les régions les plus exposées Les experts de la FAO et du PAM s'accordent sur une géographie du risque claire. Les zones les plus immédiatement menacées sont les régions déjà fragiles : le Sahel, la Somalie, le Soudan, l'Asie du Sud (Pakistan, Bangladesh, Birmanie). Mais la menace atteint aussi des pays plus développés, via la flambée des prix des denrées alimentaires. Le chef économiste de la Banque mondiale a souligné que si les grandes économies mondiales (États-Unis, Chine, Inde) semblent encore résistantes, «lorsque l'on exclut ces premières économies mondiales des estimations, on commence à voir beaucoup plus de vulnérabilités». La croissance mondiale pourrait être réduite de près de 40 % en 2026 si la guerre perdure jusqu'à l'été.

 La double peine : inflation et récession La guerre frappe les populations vulnérables par deux canaux simultanés. D'abord, la hausse des prix de l'énergie — pétrole, gaz — qui se répercute directement sur les coûts de transport et de production agricole. Ensuite, la flambée des prix alimentaires provoquée par les perturbations des chaînes d'approvisionnement et la pénurie d'engrais. Selon les scénarios de la Banque mondiale, le cocktail de hausses des prix du carburant et des denrées alimentaires pourrait faire passer l'inflation mondiale de 3 % à 4,7 % dans le scénario le plus pessimiste. Pour les pays à faibles revenus, fortement dépendants des importations d'énergie, cette double pression est particulièrement dévastatrice. La Banque mondiale a alerté sur un ralentissement économique dans la région du Moyen-Orient, avec une croissance revue à 1,8 % en 2026. La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, a averti depuis les réunions de printemps à Washington que les perturbations dans les chaînes d'approvisionnement en pétrole, gaz naturel liquéfié et engrais pourraient aggraver la crise alimentaire mondiale. Elle a appelé les gouvernements à éviter les restrictions à l'exportation et les contrôles des prix, qui ne feraient qu'aggraver les pénuries. 

Les déplacements de population : un multiplicateur de risques sanitaires La guerre a déclenché des mouvements massifs de population, eux-mêmes facteurs de risques sanitaires supplémentaires. En Iran, plus de 100 000 personnes ont migré vers d'autres régions du pays. Au Liban, jusqu'à 700 000 personnes ont été déplacées à l'intérieur du pays. Plus de 125 000 personnes ont franchi la frontière libanaise vers la Syrie. Ces populations déplacées s'entassent dans des abris collectifs surpeuplés aux conditions sanitaires dégradées, avec un accès limité à l'eau potable, à l'assainissement et à l'hygiène. Ces conditions augmentent considérablement le risque d'infections respiratoires, de maladies diarrhéiques et d'autres maladies transmissibles, en particulier pour les femmes et les enfants. L'ONU a rappelé que le monde est actuellement «confronté au plus grand nombre de conflits violents depuis la Seconde Guerre mondiale», avec près d'un quart de la population mondiale vivant dans des régions touchées par des conflits. 

Les appels urgents de la communauté internationale Face à cette accumulation de crises, les organisations internationales se mobilisent mais se heurtent à des obstacles logistiques et politiques considérables. Le PAM compare la situation actuelle aux perturbations humanitaires sans précédent de la pandémie de Covid-19 en 2020, quand le trafic aérien mondial avait chuté de plus de 60 %, contraignant l'ONU à mettre en place des ponts aériens d'urgence. Les frais de transport du PAM ont déjà augmenté de 18 %. La FAO formule trois recommandations prioritaires : La réouverture immédiate du détroit d'Ormuz pour rétablir les flux d'engrais et d'aide humanitaire ; Des aides financières d'urgence aux pays pauvres pour leur permettre d'acquérir des engrais de substitution sur les marchés alternatifs ; L'interdiction des restrictions à l'exportation de denrées alimentaires, susceptibles d'aggraver les pénuries mondiales. Des restrictions temporaires de l'espace aérien ont déjà perturbé le transport de fournitures médicales depuis le Pôle logistique mondial de l'OMS à Dubaï, nœud stratégique de l'acheminement de l'aide vers l'Afrique et l'Asie. Conclusion : le monde souffre de cette guerre La guerre au Moyen-Orient de 2026 aura cette caractéristique tragique d'avoir fait des victimes bien au-delà de ses théâtres d'opérations. À Téhéran, une femme de 40 ans attend un médicament anti-rejet qui ne vient plus. Au Sahel, des agriculteurs voient le prix des engrais s'envoler hors de portée. En Belgique, en France, en Europe, les automobilistes découvrent des prix à la pompe records. Et dans les statistiques des Nations Unies, 45 millions d'êtres humains supplémentaires glissent vers la faim. Ce conflit illustre avec une brutalité rare à quel point nos systèmes alimentaires, sanitaires et énergétiques sont interdépendants, fragiles, et vulnérables aux chocs géopolitiques. La communauté internationale est face à un choix : agir maintenant pour prévenir une catastrophe humanitaire d'ampleur historique, ou gérer demain les conséquences d'une inaction aujourd'hui.

Auteur

VIA ME HAYTI — Journaliste Makaya Enfo

Rédaction Makaya Enfo.

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