
Un sommet pensé pour ne pas froisser Trump
Plusieurs diplomates présents à Ankara reconnaissent que l'ordre du jour a été volontairement allégé pour limiter le risque de friction publique autour de la politique étrangère américaine. Un ancien haut responsable cité par Le Devoir résume cette prudence : selon lui, l'Alliance doit parfois se taire sur certains sujets et se rabattre sur le plus petit dénominateur commun, car « le coût d'un drame est trop élevé » en ce moment. Autre signe de cette volonté d'apaisement : le communiqué final, déjà validé par les 32 ambassadeurs, réaffirme dès son ouverture l'engagement « inébranlable » envers l'article 5 du traité de Washington — la clause de défense collective — une manière d'obtenir l'aval public de Trump sur ce principe fondateur.
La priorité de Trump : les dépenses de défense
Dès son arrivée, le président américain a réclamé une accélération vers l'objectif de 5 % du PIB consacré à la défense (3,5 % pour les dépenses militaires pures et 1,5 % pour les infrastructures), un cap que les Alliés s'étaient fixé pour 2035 lors du sommet de La Haye en 2025. Pour répondre à cette pression, le secrétaire général Mark Rutte a annoncé, dès mardi, une série de contrats d'armement se chiffrant en milliards de dollars entre entreprises des deux côtés de l'Atlantique. Un peu plus tôt, lors du Forum de l'industrie de défense de l'OTAN, le Canada et plusieurs pays européens avaient déjà promis environ 50 milliards d'euros d'investissements sous la bannière « OTAN 3.0 ». Rutte a par ailleurs fait valoir que les achats d'armement européens soutiennent près de 195 000 emplois aux États-Unis, un argument destiné à convaincre Washington du sérieux de ses partenaires.
Piques et compliments : le style Trump à Ankara
Le président américain n'a pas ménagé ses formules. Il a confié avoir été « très déçu » par l'OTAN, laissant entendre qu'il aurait pu boycotter la rencontre si elle ne s'était pas tenue en Turquie. Furieux contre les Européens, qu'il accuse depuis plusieurs semaines de l'avoir laissé isolé pendant la guerre en Iran, il a néanmoins réservé un mot inattendu à la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni, la qualifiant de personne finalement estimable malgré une friction récente entre eux. À l'inverse, il a vanté son entente personnelle avec Erdoğan. Trump a également relancé ses velléités sur le Groenland, estimant que le Danemark n'investit pas assez dans la sécurité du territoire arctique, tout en reconnaissant que ses propos de janvier — où il n'excluait pas un recours à la force pour s'en emparer — avaient nui à ses relations avec les Alliés.

L'Ukraine en toile de fond
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky est arrivé mardi à Ankara, plaidant pour une adhésion rapide de son pays à l'Alliance, alors que l'Ukraine dispose désormais, selon lui, de l'une des industries de défense les plus performantes d'Europe. Une rencontre entre Rutte et Zelensky ainsi qu'un dîner de travail du Conseil OTAN-Ukraine, au niveau des ministres des Affaires étrangères, figuraient au programme. Sur le fond, Trump a assuré que les livraisons du programme PURL — par lequel les Alliés financent l'achat d'armes américaines pour Kiev — se poursuivaient, tout en admettant que les stocks disponibles sur le territoire de l'Alliance ne sont pas illimités. Selon des informations de Politico et du Guardian, l'OTAN discuterait par ailleurs d'une aide militaire à l'Ukraine pouvant atteindre 70 milliards d'euros pour 2026-2027, un montant qui reste toutefois à confirmer dans le communiqué final.
Des lignes de fracture qui persistent
Derrière la mise en scène de l'unité, plusieurs désaccords restent visibles. L'Espagne et l'Italie ont refusé d'autoriser l'usage de leurs bases aériennes pour d'éventuelles frappes américaines en Iran, illustrant des divergences sur l'ampleur de la menace régionale. Le think tank Chatham House note également que les relations transatlantiques sont fragilisées par d'autres irritants : la proposition américaine sur le Groenland et l'annonce d'une réduction des troupes américaines stationnées en Europe. Un diplomate américain interrogé par Le Devoir estime néanmoins que l'Alliance progresse significativement sur les dépenses militaires, en partie à cause de l'incertitude que Trump lui-même fait peser sur la stabilité mondiale. Le Canada, de son côté, chercherait à s'affirmer comme un acteur de poids au sein de l'Alliance, son premier ministre ayant déjà suscité des réactions contrastées — saluées par plusieurs Alliés, critiquées par l'administration Trump — après un discours à Davos consacré aux puissances moyennes.
La Turquie, hôte stratégique à l'agenda chargé
Deuxième armée de l'OTAN avec environ 355 000 militaires actifs, la Turquie contrôle les détroits du Bosphore et des Dardanelles et entretient un dialogue simultané avec Kyiv et Moscou. Erdoğan profite du sommet pour tenter de sortir son pays de l'isolement dans lequel l'avait placé la suspension de sa participation au programme F-35, décidée par le Congrès américain en 2019 après l'achat par Ankara du système de défense antiaérienne russe S-400. Trump a laissé entendre qu'il apporterait à son hôte « un cadeau qui lui fera grand plaisir », probablement une autorisation de vente de ces mêmes avions de chasse. Le choix d'Ankara comme ville hôte n'a toutefois pas fait l'unanimité : une manifestation contre l'OTAN s'est tenue à Istanbul le 5 juillet, la veille du sommet, et plusieurs observateurs occidentaux continuent de qualifier la situation démocratique turque de contestée.
Et maintenant ?
Le sommet se poursuit ce 8 juillet avec l'adoption attendue d'un communiqué final, qui devrait préciser — ou non — un calendrier concret pour atteindre les 5 % du PIB réclamés par Washington, ainsi que le montant exact de l'aide destinée à l'Ukraine. Jusqu'à sa publication, les chiffres et engagements évoqués ces derniers jours restent à considérer avec prudence.
